Le corps apprend là où il vit
Dernière mise à jour : 4 sept.
Corporalité, culture et relations

Pendant sept ans, alors que je vivais dans un ashram en Sibérie et voyageais pour enseigner le mouvement, une grande partie de ma vie quotidienne se déroulait près du sol. Nous nous asseyions, écoutions, apprenions et bougions sans la présence constante de chaises et de tables. À l’époque, je ne considérais pas cela comme une manière particulière d’organiser la vie corporelle. C’était simplement l’environnement dans lequel la vie se déroulait, et mon corps apprenait progressivement à l’habiter.
Des années plus tard, lors d’un voyage dans la vallée du Langtang, au Népal, j’ai remarqué une autre forme de continuité entre le corps et le sol. Les personnes s’accroupissaient pour attendre, travailler, préparer les repas ou discuter. Elles s’asseyaient près du sol et portaient des enfants et des objets dans le mouvement même de la vie quotidienne.
Je ne mentionne pas ces expériences pour comparer deux cultures distinctes ni pour romantiser des conditions matérielles difficiles. La Sibérie et le Népal ne sont pas interchangeables, et mes expériences dans chacun de ces lieux ont été profondément différentes. Ce qui les reliait pour moi tenait dans une question : comment les lieux où nous vivons participent-ils à la formation de notre corporalité?
Nous observons souvent la posture comme si elle appartenait exclusivement à l’individu. Nous parlons de flexibilité, de mobilité, de force ou de limitation comme de caractéristiques physiques personnelles. Mais une posture n’est pas seulement une position du corps.
S’accroupir peut être une manière de se reposer, de travailler, de laver, d’attendre ou de discuter. S’asseoir au sol transforme la manière dont les personnes se rassemblent, apprennent, mangent et partagent l’espace. Porter un enfant sur la hanche, contre la poitrine ou sur le dos crée un ajustement continu entre deux corps, à travers le poids, la proximité, la chaleur et le mouvement.
Le sens de chaque mouvement émerge de l’ensemble de la situation : l’activité, le terrain, les objets disponibles, les personnes présentes et le monde social dans lequel il se produit.
Une pièce organisée autour du sol invite à des mouvements différents de ceux qu’encourage une pièce organisée autour de chaises. Une vie passée entre un bureau, une voiture et un canapé entretient certaines possibilités corporelles tout en laissant moins de place à d’autres.
Cela ne signifie pas que chaque personne devrait être capable de s’accroupir ou de s’asseoir au sol. La douleur, le handicap, le vieillissement, la santé, la sécurité et l’accessibilité façonnent le mouvement de différentes manières. Il ne s’agit pas d’établir un nouvel idéal corporel, mais de reconnaître que les capacités physiques ne sont pas façonnées par le corps seul.
Les travaux de Brenda Farnell sur l’embodiment dynamique nous aident à comprendre le mouvement comme quelque chose de plus qu’une action mécanique ou qu’un symbole culturel déposé sur le corps. Les personnes créent du sens en bougeant. Nos manières de nous asseoir, de marcher, de faire des gestes, de porter, d’attendre et de nous approcher des autres participent à la vie sociale.
Un mouvement peut exprimer l’appartenance, le respect, le genre, la position sociale, la résistance ou l’intimité. La même position accroupie peut appartenir au travail, au repos, au rituel, à la danse ou à la culture rap. Sa forme physique ne contient pas une signification universelle.
Cela signifie également que ce qui semble « naturel » peut être quelque chose que le corps pratique depuis des années dans un environnement particulier.
Certains mouvements deviennent si familiers que nous cessons de les remarquer. D’autres disparaissent progressivement de la vie quotidienne, non pas nécessairement parce que le corps serait naturellement incapable de les réaliser, mais parce que l’environnement ne les invite plus, ne les valorise plus ou ne leur fait plus de place.
L’architecture participe à ce processus. Le mobilier, les vêtements, le travail, le climat, les attentes sociales et les conditions matérielles de la vie quotidienne y participent également.
Le corps apprend là où il vit.
Mais cet apprentissage n’est ni passif ni permanent. Les personnes adaptent leurs mouvements, combinent différents répertoires corporels et créent de nouvelles manières d’occuper les espaces. Cela devient particulièrement visible dans l’expérience migratoire, lorsque des mouvements qui passaient autrefois inaperçus peuvent soudainement sembler inappropriés, inhabituels ou remarquables dans un autre contexte culturel.
Jovino Camargo Junior utilise le concept de corporalité pour décrire quelque chose de plus vaste que le corps physique. La corporalité concerne la manière dont une personne perçoit, se met en mouvement, entre en relation et devient présente dans une situation.
Dans cette perspective, le corps n’est pas un objet que nous mobilisons séparément pour travailler, faire de l’exercice ou accomplir une tâche. Il fait partie de notre manière de participer à ce qui se passe.
Cela m’aide à comprendre ce qui m’a marquée en Sibérie et au Népal. J’observais des environnements dans lesquels le mouvement, l’apprentissage, le travail, la proximité et le sol semblaient moins séparés les uns des autres. Le corps ne disparaissait pas entre les activités pour réapparaître ensuite pendant un moment réservé à l’exercice physique. Il demeurait engagé dans la situation.
Une idée importante de Jovino est celle de la réorganisation de la corporalité. Réorganiser ne signifie pas corriger la posture d’une personne ni décider de la manière dont elle devrait bouger. Il s’agit de créer des conditions dans lesquelles des mouvements, des sensations et des façons de percevoir restés à l’arrière-plan peuvent redevenir perceptibles.
Le psychologue décrit également l’art de s’accompagner : la possibilité de se percevoir en traversant différents états et différentes situations, plutôt que d’observer son corps uniquement à distance ou de chercher à le contrôler.
Dans mon travail psychocorporel, la conversation demeure centrale. L’attention portée à la respiration, à la posture, au rythme, aux sensations et au mouvement peut soutenir cette exploration, mais il n’existe aucun mouvement correct à retrouver ni aucun corps supposément naturel auquel une personne devrait revenir.
Cette perspective déplace l’attention de la manière dont le corps devrait bouger vers la façon dont le répertoire corporel de chaque personne a été façonné par la vie quotidienne, les relations, les environnements et les changements de circonstances.
Notre répertoire corporel raconte peut-être une partie de l’histoire des lieux où nous avons vécu, de la manière dont nous avons travaillé, des personnes auprès desquelles nous avons vécu et de ce que les espaces autour de nous ont rendu possible.
Observer cette histoire ne demande pas de la juger. Cela commence en remarquant la chaise sous notre corps, la distance qui nous sépare du sol, les mouvements que nos journées nous demandent de répéter et ceux auxquels elles ne font presque plus de place.
Écrit par Juliana L. Camargo
Références
Camargo Junior, J. (s. d.). Aproximações ao método terapêutico da Arte Org. Document de formation non publié.
Farnell, B. (2012). Dynamic Embodiment for Social Theory: “I Move Therefore I Am.” Routledge.
Farnell, B., et Varela, C. R. (2008). The Second Somatic Revolution. Journal for the Theory of Social Behaviour, 38(3), 215–240.



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