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Ce que nous laissons derrière nous en nous adaptant


Il arrive, au cours de presque toutes les transitions, que l'on cesse de se demander comment l'on va pour commencer à se demander si l'on en fait assez.


On se réveille en pensant à tout ce qu'il reste à comprendre, à organiser ou à résoudre. On apprend de nouvelles habitudes, de nouvelles attentes, de nouvelles façons de parler et de trouver sa place. On devient plus attentif, plus efficace, plus disponible. On se dit que cette période finira bien par passer, que lorsque les choses se seront stabilisées, on se reposera, on reverra ses amis, on retrouvera les activités que l'on aime, on dormira mieux et on respirera plus librement.



La plupart du temps, nous ne remarquons pas que nous sommes en train de nous adapter. Nous remarquons plutôt ce qui accompagne cette adaptation : des maux de tête plus fréquents, une nuque qui ne se relâche jamais vraiment, une impatience grandissante face aux petits imprévus, la difficulté à s'endormir malgré la fatigue, ou encore l'impression qu'un week-end ne suffit plus à récupérer. Ces expériences ne signifient pas nécessairement que quelque chose ne va pas. Elles peuvent simplement être la manière dont le corps nous montre tout le travail qu'il accomplit sans que nous en ayons pleinement conscience.


Nous pensons souvent que l'adaptation est avant tout un processus psychologique. Nous imaginons l'apprentissage d'une nouvelle langue, l'intégration dans un nouvel environnement de travail, la construction d'une relation, le fait de devenir parent, de prendre soin d'un proche malade, de s'installer dans un nouveau pays ou de reconstruire sa vie après une séparation. Tout cela demande un ajustement émotionnel et cognitif, mais exige aussi quelque chose du corps.


Chaque nouvel environnement nous invite à observer davantage avant d'agir. Nous prêtons plus d'attention aux réactions des autres. Nous hésitons avant de parler. Nous nous observons nous-mêmes. Peu à peu, notre attention se tourne vers l'extérieur, vers ce que la situation attend de nous. C'est ainsi que les êtres humains traversent le changement. Sans cette capacité d'adaptation, il nous serait difficile d'apprendre, de coopérer, de trouver notre place ou de reconstruire notre vie après une perte. L'adaptation est l'une de nos plus grandes forces. Mais toute force a un coût lorsque, en chemin, nous cessons de nous apercevoir nous-mêmes.


Les recherches sur les transitions de vie montrent de manière constante que le changement demande bien davantage que de simples ajustements pratiques. Il mobilise la régulation émotionnelle, l'incertitude, la redéfinition de l'identité et l'interprétation continue de nouveaux environnements sociaux. Les études menées auprès de jeunes adultes immigrants au Québec sont particulièrement éclairantes : elles montrent qu'une personne peut sembler très bien adaptée dans son quotidien tout en vivant une détresse psychologique importante. Ce qui est visible ne reflète pas toujours l'effort nécessaire pour continuer à avancer.


Cette réalité devient encore plus compréhensible lorsque l'on se rappelle que l'adaptation ne se produit pas dans le vide. Les sociétés portent des attentes, souvent implicites. Nous apprenons ce que signifie avoir confiance en soi, comment exprimer nos émotions, ce qui est considéré comme professionnel, quand prendre la parole, quand se taire, et même quel type de corps inspire la compétence ou la confiance. Nous passons des années à intégrer ces règles sans toujours réaliser que nous sommes en train de les apprendre. Pour les personnes immigrantes, celles qui vivent entre plusieurs cultures, les minorités sexuelles ou de genre, ou toute personne qui entre dans un environnement inconnu, ces attentes se superposent souvent, rendant l'adaptation encore plus exigeante.


Ce qui me fascine, c'est la manière dont l'adaptation façonne progressivement non seulement nos habitudes, mais aussi notre corps, notre perception et notre sentiment d'identité. Nous nous adaptons à un nouveau pays, à une nouvelle famille, à une nouvelle relation, à un nouveau travail ou à une nouvelle perte. La vie dépend de cette capacité. Pourtant, chaque adaptation semble poser silencieusement une autre question : qu'avez-vous dû laisser derrière vous pour continuer d'avancer ?



Je ne pense pas seulement aux évidences, la maison quittée, la langue que l'on parle moins souvent ou les amis que l'on voit plus rarement. Je pense aux départs plus silencieux : l'opinion que l'on a cessé d'exprimer parce qu'il semblait plus simple d'être d'accord, le rire devenu plus discret, la curiosité progressivement remplacée par l'efficacité, le plaisir sans cesse remis à plus tard, ou encore les parts de soi qui semblaient ne plus avoir leur place dans l'environnement où l'on essayait d'appartenir.



La plupart des gens ne parleraient pas de pertes. Ils appelleraient cela l'âge adulte, le professionnalisme, la parentalité, l'immigration ou la résilience. Pourtant, le corps s'en souvient souvent autrement, parce qu'il continue de porter des expériences qui n'ont jamais trouvé suffisamment d'espace pour être pleinement vécues.


Dans une approche psychocorporelle, l'adaptation est un dialogue continu entre la personne et le monde qui l'entoure. Une adaptation saine nous permet de répondre à ce que la vie nous demande sans perdre notre capacité à ressentir, à nous percevoir et à demeurer présents dans la relation à nous-mêmes et aux autres. Le corps n'a pas à choisir entre changer et rester vivant. Il est capable des deux.


La question est peut-être de savoir si ces ajustements élargissent notre capacité à vivre ou s'ils la réduisent peu à peu. Parfois, le coût est presque imperceptible. Nous devenons compétents, résilients, parfaitement adaptés... mais aussi un peu moins spontanés, un peu moins curieux, un peu moins reliés à ce qui nous faisait autrefois sentir pleinement vivants. L'adaptation devient coûteuse lorsque le fait d'appartenir à un lieu, à un rôle ou à une attente exige progressivement que nous devenions absents à nous-mêmes.


C'est peut-être pour cette raison que je ne considère pas l'adaptation comme quelque chose à éviter, mais comme quelque chose à accompagner avec attention. La vie continuera de nous demander de changer. La véritable question est de savoir si, tout en apprenant à vivre dans une nouvelle réalité, nous pouvons continuer à rester en relation avec la personne qui est en train de la vivre.



Écrit par Juliana Camargo


Références

Camargo Junior, J. (2013). Algumas considerações sobre a Arte Org Terapia.

Doucet, L. Cycle du processus de réintégration du soi.

El-Hage, H., & Lee, E. J. (2016). LGBTQ racisés : frontières identitaires et barrières structurelles.

Tardif-Grenier, K., Villatte, A., Goulet, M., & Dupéré, V. (2024). Layers of Diversity: Psychosocial and Academic Adjustment Profiles in Emerging Adult Immigrants.

 
 
 

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