Étrangers à nous-mêmes
- Juliana LC
- 15 juil.
- 5 min de lecture

Au cours de l'été 2025, j'ai lu "Étrangers à nous-mêmes : histoires d'esprits instables", de Rachel Aviv. En revenant récemment sur les notes que j'avais prises pendant cette lecture, je me suis rendu compte que plusieurs des questions soulevées par ce livre continuent d'accompagner ma réflexion aujourd'hui.
Plutôt que d'apporter des réponses définitives, cette infolettre propose une réflexion sur la place de la subjectivité, de la culture et de la diversité des formes d'accompagnement dans notre manière de comprendre l'expérience humaine.
« Tu devrais aller chercher de l'aide. »
Au cours de notre vie, il nous arrive d'entendre cette phrase, ou de la dire à quelqu'un.
Mais de quelle aide parle-t-on? Une aide pour quoi? Selon quelle conception de la santé? Selon quelle culture? Selon quelle manière de comprendre la souffrance?
À une époque où les débats autour de la santé mentale, de la médicalisation et de la reconnaissance des différentes formes d'accompagnement reprennent une place importante dans les institutions et dans l'espace public, ces questions continuent de m'habiter. Elles nourrissent ma réflexion, non seulement comme professionnelle, mais aussi lorsque je laisse de côté mon rôle de thérapeute pour m'interroger sur l'expérience humaine.
En lisant Strangers to Ourselves, de Rachel Aviv, j'ai pris conscience à quel point plusieurs de nos certitudes concernant la santé mentale sont récentes, culturellement situées et en constante évolution.
Rachel Aviv, journaliste au The New Yorker, suit pendant plusieurs années le parcours de personnes ayant reçu différents diagnostics psychiatriques.
Ce livre ne cherche pas, et moi non plus, à nier l'existence de la souffrance psychique, ni à discréditer la psychiatrie ou la psychologie.
Il pose plutôt une autre question : que se passe-t-il lorsqu'une personne est d'abord connue à travers le diagnostic qu'elle a reçu?
À travers ces récits, Rachel Aviv montre que la souffrance n'existe jamais indépendamment de la culture, de l'histoire, des relations, de la politique, de la religion ou des conditions matérielles de vie.
C'est précisément cette place accordée à la subjectivité qui m'a le plus marquée et qui rejoint profondément le cadre dans lequel j'exerce ma pratique comme thérapeute psychocorporelle.
À la fin de cette lecture, quatre idées continuaient de m'habiter :
la subjectivité comme composante essentielle de l'accompagnement;
l'influence de la culture sur ce que nous appelons la maladie mentale;
l'importance d'intégrer différentes formes d'accompagnement plutôt que de les mettre en opposition.
L'un des passages qui m'a le plus marquée décrit une transformation survenue dans la psychiatrie américaine au cours des années 1990. Rachel Aviv explique qu'avec l'évolution des systèmes d'assurance maladie, les récits détaillés de la vie des patients ont progressivement été remplacés par des listes de symptômes mesurables.
Elle écrit : « Le traitement des maladies mentales en est venu à être considéré comme une marchandise plutôt qu'un partenariat. »
Puis, en citant l'anthropologue Alistair Donald :
« Le véritable patient est remplacé par des descriptions comportementales et, ce faisant, devient inconnu. »
Ce passage soulève une question importante : dans quelle mesure nos catégories diagnostiques parviennent-elles à rendre compte de la complexité de l'expérience humaine? À partir de quel moment cessent-elles d'être des outils au service du soin pour prendre la place de la personne elle-même?
Une autre partie du livre qui m'a particulièrement interpellée se déroule en Inde.
Rachel Aviv montre comment plusieurs concepts issus de la psychanalyse européenne se sont heurtés à une culture où la spiritualité, la dévotion et la vie quotidienne demeurent profondément liées.
Elle cite le psychanalyste indien Sudhir Kakar :
« Le cheminement mystique n'est pas séparé de la vie quotidienne; il la traverse et l'ancre dans ses dimensions les plus profondes. »
Elle cite également N. C. Surya, directeur de l'All India Institute of Mental Health :
« Nous finirons par devenir des caricatures inefficaces de la théorie et de la pratique psychiatriques occidentales, ou nous réduirons nos patients à un ensemble de jargons étrangers prestigieux. »
Ces passages ne suggèrent pas qu'une approche soit supérieure à une autre. Ils nous rappellent plutôt qu'aucune théorie n'émerge en dehors d'un contexte culturel et qu'aucune culture n'épuise toutes les façons possibles de comprendre la souffrance humaine.
« Je suis devenu un personnage historique. Je suis l'homme que tout le monde croit connaître, mais que personne ne connaît vraiment. »
Il est difficile de ne pas réfléchir à la manière dont un diagnostic peut, à la fois, offrir un sentiment d'appartenance et réduire une personne à un seul récit.
Il existe une différence importante entre recevoir un nom pour sa souffrance et devenir connu uniquement à travers ce nom.
Dans ma pratique, ce passage renforce quelque chose que je considère fondamental : aucune technique ne peut remplacer une curiosité authentique envers l'expérience singulière de la personne qui se trouve devant nous. Deux personnes peuvent partager le même diagnostic et pourtant vivre des réalités profondément différentes.
Tout au long du livre, Rachel Aviv présente des chercheurs et des cliniciens qui rappellent que la souffrance psychique ne découle pas uniquement de la biologie.
Elle s'appuie notamment sur les travaux de bell hooks, de Vikram Patel, ainsi que de plusieurs psychiatres et chercheurs qui montrent comment le racisme, la pauvreté, la violence, la migration, la discrimination et les conditions sociales influencent non seulement la manière dont la souffrance est vécue, mais aussi la manière dont elle est interprétée.
Dans l'un des passages cités par Rachel Aviv, bell hooks écrit :
« Beaucoup d'entre nous, personnes noires, craignent que parler de leurs traumatismes à travers le langage de la maladie mentale conduise à des interprétations biaisées. »
Plus loin, Rachel Aviv rapporte également les critiques de professionnels qui remettent en question la tendance à expliquer certaines formes de souffrance exclusivement par la chimie du cerveau, en laissant au second plan les conditions sociales dans lesquelles elles prennent forme.
Ces réflexions ne diminuent pas le rôle de la médecine. Elles élargissent plutôt la conversation. La médication, la psychothérapie, la relation d'aide, la communauté, la spiritualité, les conditions matérielles de vie et les politiques publiques n'ont pas nécessairement à entrer en concurrence. Du moins, elles ne devraient pas. Chacune répond à une dimension différente de l'expérience humaine.
À la fin de cette lecture, j'ai eu le sentiment que Rachel Aviv ne nous invite pas à abandonner les théories existantes ni les différentes formes d'accompagnement. Elle nous invite plutôt à reconnaître que chacune éclaire une partie de l'expérience humaine, sans jamais pouvoir en rendre compte à elle seule.
Ce qui est resté le plus présent pour moi n'est pas une réflexion sur les diagnostics, mais un rappel que chaque personne vit la souffrance à travers une combinaison singulière d'histoire, de relations, de culture, de corps, de langue, de croyances et de conditions sociales. La subjectivité n'est pas un élément que l'on ajoute après coup : elle fait partie intégrante de la manière dont l'expérience humaine se construit et se vit.
Cette perspective rejoint profondément ma pratique comme thérapeute psychocorporelle. Mon travail consiste à accompagner une personne dans l'exploration de sa propre expérience, en demeurant curieuse du sens qu'elle donne à ce qu'elle traverse.
C'est pourquoi je ne considère pas la psychiatrie, la psychothérapie, la relation d'aide, la thérapie psychocorporelle, les ressources communautaires, la spiritualité ou la santé publique comme des approches concurrentes pour comprendre la souffrance humaine. Chacune répond à des questions différentes. Chacune offre des ressources particulières. Il est des moments où une approche devient essentielle; il en est d'autres où plusieurs peuvent coexister et se compléter.
Peut-être que ce livre nous rappelle avant tout qu'honorer la subjectivité d'une personne suppose de résister à la tentation de réduire une vie à une seule explication. Plus nous sommes capables de faire dialoguer différentes perspectives, plus nous augmentons nos chances de rencontrer la complexité d'un être humain avec à la fois des connaissances et de l'humilité.
Écrit par Juliana Camargo.



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